mercredi 29 août 2018

Robinson

Je me réveille, ce n’est pas ça. Je me traîne jusqu à l’ordi, et là, je tombe tout de go sur une phrase, terrible, du regretté Ernst Jandl : « Celui qui écrit peut finir affamé par le boycottage. » Et dire que le vieux n’a été « boycotté » que pendant deux, maximum trois ans avant de passer à la gloire et l’éternité ! Moi, mine de rien, on me « boycotte » depuis plus de trente sans me couper l’appétit. C’est bel et bien une journée de merde qui s’annonce.
L’autre, qui me connaît depuis plus de trente ans – suffit de supporter ma gueule – propose alors de profiter insolemment de nos forfaits réservés aux vieux, ces cartes de navigateur au doux nom d’améthyste, rappelant le résultat d’une coloration ratée. La destination est vite trouvée. Elle s’appelle Robinson. C’est pas une chouette idée, ça : avec nos titres de transport au tarif fortement réduit, nous allons faire une visite éclair à Robinson !
Ce mot à peine prononcé – dis donc, ça va en effet aussi vite que dans un conte de fées – nous voilà voyageant côte à côte parmi plein de personnes exotiques, et en un autre claquement de doigts, on nous l’annonce : Robinson ! Terminus, tout le monde descend.

Incroyable, Robinson, comme tu es bien nommé ! Nous constatons aussitôt qu’il n’y a strictement rien, en dehors de quelques Vendredi. Or, des Vendredi, il y en a partout dans ce pays, et ça ne compte donc pas. Par contre, il faut se nommer Robinson pour y être rejeté, naufragé sur de tels rivages.

N’y a-t-il vraiment rien ? Soyons juste : j’exagère. On y trouve de l’eau, et même beaucoup d’eau, et dans l’eau, un tas d’oiseaux palmipèdes.

Et puisqu’on s’était procuré du viatique, et puisqu’on est altruistes, je me vois tout à coup en train d’alimenter bon nombre d’eux, dont des exemplaires assez étranges, entièrement noirs à une seule tache blanche sur le front. J’ignore ce qu’ils font là, parmi nos canards à nous, mais en leur lançant de la façon la plus équitable possible mes petits bouts de pain, j’accède subitement à une vérité peut-être ultime ; en tout cas, une incontestable révélation. Eh bien, mes jolis, me dis-je, c’est là une belle découverte que vous m’aidez à faire : la découverte que je pourrais être n’importe où dans le vaste monde et nourrir des comme vous, ou à peu près comme vous, ou communiquer avec d’une autre sorte, sans que cela fasse la moindre différence – pas la moindre, c’est garanti, émotionnellement parlant. Il n’y a qu’un seul monde et il est pareil partout, continué-je à me dire, vous m’en avez tout à fait convaincu, coin-coin, pas la peine d’explorer plus loin que Robinson. Partout, c’est d’une désolation noire, seulement adoucie par des amis cancanants qui rappliquent pour des miettes. Je me le dis, et ça me redonne du courage, oui, du courage. Est-ce que vous me comprenez ? Au moins, et c’est déjà beaucoup, ça ne me déprime pas. Du coup, quelle inspiration énorme, cette excursion en RER B – je t’en remercie, l’autre – avec la carte qui rappelle une coloration ratée.

Avant de rentrer, tel un Commerson des temps modernes, je déterre encore une fleur étonnante pour la ramener et mettre en pot chez moi. Elle est certes minuscule, mais je l’appellerai Bougainvillea robinsonia. En souvenir d’une journée de ma vie sauvée grâce à un merveilleux voyage.


Robinson

Ich wache auf, es stimmt was nicht. Ich schleppe mich zum Rechner und stoße als erstes auf einen schrecklichen Satz des verblichenen Ernst Jandl: „Man kann als Schreibender ausgehungert werden, durch Boykott.“ Dabei wurde der Alte vielleicht zwei, maximal drei Jahre lang „boykottiert“ bevor er zu ewigem Ruhm kam. Mich „boykottieren“ sie beiläufig seit über dreißig Jahren ohne dass es mir den Appetit verdorben hätte. Es ist echt der Anfang eines Scheißtags.
Die Bezugsperson, die mich seit über dreißig Jahren kennt – man muss nur meine Fresse aushalten – schlägt vor, rotzfrech die Jahreskarte für Alte auszunutzen, sie trägt den verlockenden Namen Navigo Améthyste und erinnert mithin an eine missratene Tönung. Das Reiseziel ist schnell gefunden, es heißt „Robinson“. Ist das nicht eine klasse Idee: mit unseren stark verbilligten Rentnerfahrausweisen statten wir Navigatoren jetzt Robinson eine Stippvisite ab!

Kaum ist das Wort ausgesprochen – es geht tatsächlich so schnell wie im Märchen – befinden wir uns schon zwischen lauter exotischen Gestalten Seite an Seite auf der Reise, und ein Fingerschnippen später hören wir es angekündigt: Robinson. Endstation, alles aussteigen.

Kaum glaublich, Robinson, wie dieser Name passt. Wir stellen sofort fest, dass es dort überhaupt nichts gibt, abgesehen von ein paar Freitagen. Aber Freitage gibt es allenthalben in diesem Land, das zählt also nicht. Man muss hingegen schon Robinson heißen, um dort gestandet zu sein.

Gibt es dort wirklich nichts? Das ist, muss ich zugeben, übertrieben. Es gibt dort Wasser, sogar sehr viel Wasser, und im Wasser massenhaft Wasservögel.

Und weil wir uns Wegzehrung besorgt hatten, und weil wir uneigennützig sind, sehe ich mich plötzlich dabei, eine ganze Reihe von ihnen zu ernähren, und darunter recht eigentümliche Exemplare, überall schwarz und nur mit einem weißen Fleck auf der Stirn. Keine Ahnung, was die hier mitten unter unseren Enten machen. Doch als ich ihnen möglichst gerecht verteilend meine Brotbröckchen zuwerfe, gelange ich urplötzlich zu einer vielleicht letzten Erkenntnis, und falls nicht das, dann zumindest unanfechtbaren Offenbarung. Meine Hübschen, sage ich mir, ihr habt mir da zu einer regelrechten Entdeckung verholfen: der Entdeckung, dass ich mich wo auch immer auf der großen weiten Welt befinden könnte und solche wie euch, oder so ungefähr, füttern oder damit sonst irgendwie in Kontakt treten, ohne dass es den geringsten Unterschied ausmachen würde, nicht den allergeringsten, das garantiere ich, gefühlsmäßig gesehen. Es gibt nur eine einzige Welt und die ist überall gleich, sage ich weiter zu mir, davon habt ihr mich quasi, quak quak, überzeugt, weiter als Robinson muss man gar nicht herumkommen. Überall dieselbe schwarze Trostlosigkeit, erträglich gemacht allein durch schnatternde Freunde, die um ein paar Brosamen aufkreuzen. Das sage ich mir und es gibt mir wieder Mut, ja, Mut. Versteht ihr das? Wenigstens, und das ist schon viel, deprimiert es mich nicht. Also wahrlich ein fantastischer Gedanke – ich danke dir, Bezugsperson – dieser Ausflug in einen Drecksvorort mit jener Karte, die an eine misslungene Tönung erinnert.

Vor der Rückfahrt grabe ich (als ein Commerson der Neuzeit) noch ein seltsames Blümchen aus, ich werde es mitnehmen und zu Hause in einen Topf pflanzen. Es ist zwar ganz winzig, aber ich will es doch Bougainvillea robinsonia nennen. Zur Erinnerung an einen Tag meines Lebens, den eine wundersame Reise gerettet hat.

29. August 2018