vendredi 18 janvier 2019

De la tristesse vraie

J’ai fait un pot-au-feu et je l’ai loupé. Ou il a cuit trop longtemps, ou le choix de la viande n’était pas judicieux, en tout cas, mon morceau de fesse de bœuf avait perdu tout son jus, il était devenu coriace, et sa dégustation, censée égayer une journée sinon plutôt morne, ne faisait que rajouter à la morosité : dehors, grisaille et compagnie, et à table ça mâchait grave.

Par chance, la chair n’est pas toujours triste, c’est un cliché éculé, là. Possédant un ordinateur, je suis toujours à un clic de la consolation. À un clic, il y fourmille de la jeune chair musclée, il suffit de taper « jeune chair musclée ». Si je tape « journée morne viande fibreuse » ça ne donne rien, mais en tapant « jeune chair musclée », la chance me sourit : La chair jeune et musclée qui remplit aussitôt cette fenêtre sur une vie enviable qu’est l’écran plat de ma bécane, toute prête à y faire évoluer sa jeune et belle musculature recouverte d’une peau saine et lisse qu’elle n’hésite pas à exhiber sous toutes les coutures, elle est peut-être tristement rémunérée, elle ne fait pas ça à l’œil, mais ce n’est jamais mentionné, je ne peux que le supposer. Or, la viande que j’ai acquise pour pas mal de mon argent chez Auchan paraissait, elle aussi, jeune et musclée, un joli bout de fesse pas moins séduisant que de ces culs qui se soumettent à toutes sortes d’exercices, des petits supplices qui font rougir – cette affriolante viande rouge donc, après le seul et unique petit supplice auquel j’osais la soumettre, celui de la cuisson, blanchissante, au milieu de jeunes carottes, de fiers poireaux et de navets dodus : quand, plein d’espoir, je l’ai sortie de son bouillon frémissant, elle avait déjà l’air moins bonne, puis au sec, à la découpe, et surtout à la mise en bouche, quelle déception, quel véritable chagrin ! Ce n’est qu’en avalant le légume biologique que j’ai ressenti un zeste de plaisir.

L’ ordinateur, lui, m’épargne de telles contrariétés. Si la journée s’avère morne, son écran, lui, reste plat, pas question de découpe ni de mise en bouche, sa pornographie ne va jamais aussi loin que mon pot-au-feu. Il est infiniment plus risqué de se faire cuire de la viande achetée soi-même que de la consommer toute faite, sans frais, chez l’amie calculatrice. C’est un secret de polichinelle et pourtant nous continuons à louper nos recettes. Encore heureux que la consolation soit à portée de main.

15 Janvier 2019