Il y a plein de monde par ici qui parle couramment l’arabe sans le lire, puis il y a quelques-uns qui le lisent sans vraiment le parler, dont votre serviteur. Lire une langue sans la parler signifie en réalité rien de plus qu’avoir connaissance de son système d’écriture. Or, si l’on le connaît, on arrive même à parler la langue en question – la parler dans le sens de prononcer plus ou moins correctement ses mots – et cela sans avoir nécessairement une idée de ce qu’on raconte. Les Allemands par exemple lisent le turc sans le parler, cette langue s’écrivant de nos jours dans un alphabet qu’ils connaissent ; qu’ils puissent buter sur quelques signes diacritiques n’y change pas grand-chose. Quant à leur compréhension, on peut avoir autant de doutes que chez un perroquet prononçant des mots turcs. Le cas des langues chinoises est encore plus compliqué : mutuellement inintelligibles, elles s’écrivent toutes de la même manière, et à l’écrit l’énoncé de n’importe laquelle d’entre elles est compris même par celui qui ne la parle nullement. D’autres langues enfin ont plusieurs systèmes d’écriture ce qui fait qu’on peut les parler tout en étant et capable et incapable de les lire. Il s’ensuit que parler, lire, et comprendre ce qu’on lit sont vraiment des choses différentes et qu’il n’est pas du tout normal de savoir faire les trois en même temps.
Chez les animaux, c’est plus simple. Prenons le chat et la souris : à la base, le chat parle le chat et la souris, le souris. La souris, bien qu’elle ne parle pas le chat, le comprend à merveille et sait peut-être même le lire. En tout cas, le chat a intérêt à la fermer s’il ne veut pas que la souris lui échappe. C’est que la langue du chat n’est qu’une accumulation d’expressions désobligeantes, voire menaçantes pour la souris, le félin est en ce sens très méchant. Qu’il ne soit pas considéré comme méchant par d’autres est dû au fait que lui aussi maîtrise plusieurs idiomes, dont un ronronnement particulièrement gnangnan, on dirait du Delerm, émis tout autant dans un but alimentaire, je suppose. Mais arrêtons de parler des bêtes et revenons-en aux hommes.
L’homme, une fois qu’il sait parler, lire et même comprendre une langue quelconque – ce qui donc est plutôt rare – est-ce qu’il la parle, lit et comprend ? Prenons le cas de la littérature. Je suis arrivé à l’inconfortable conclusion que ce qui, le cas échéant, pose problème en littérature, n’est pas la langue dans laquelle elle est écrite mais, indépendamment de cette langue, l’attitude de l’écrivain. En fait, cela nous rappelle le chat : c’est encore son éventuelle méchanceté qui pose problème.
Je prends l’exemple de l’œuvre d’un soi-disant non-méchant où celui-ci décrit, entre autres, comme son petit-fils de sept ans, plongé dans son premier livre, bouge imperceptiblement les lèvres. Le soi-disant non-méchant est ému, et le lecteur est incité à l’être lui aussi. Ce soi-disant non-méchant a beaucoup de succès, car en ronronnant de la sorte, il est lu et compris en même temps. Mais si tel autre écrit quelque chose dans ce genre à propos d’un adulte, homme d’état par exemple, cela cesse d’être gnangnan et devient méchant. Cela touche à la question de la langue que nous venons d’évoquer. Les adultes qui ont réussi dans la vie avant même d’avoir appris à lire correctement sont, hélas, des sujets cent fois plus intéressants que nos braves petits-enfants ; seulement, ils ne font pas vendre. Quand un tout jeune Président d’une assez vieille République se proclame fan de, disons, tel vicomte romantique, catholique, vaguement réactionnaire et décidément grandiloquent, nous voilà devant un ridicule mystère qu’il faut pourtant sonder en profondeur. Rien à faire, sans être chat en présence d’une souris, bien au contraire, on est forcé d’être un tantinet méchant. C’est uniquement parce qu’on ne naît pas idiot qu’on le devient. Or, on ne naît pas non plus méchant, on naît sans parole et illettré. La méchanceté nous vient avec les lettres. Les lettres, dis-je, pas les titres. Ni les bonheurs du suffrage universel.
27 Novembre 2018
jeudi 29 novembre 2018
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