vendredi 28 juin 2019

La carotte et le bâton


1.     Parmi les légumes, les carottes sont peut-être les plus coriaces. Quand tu les mets sur le feu, faut chauffer longtemps avant qu’elles soient tendres. Mais à l’extérieur on ne voit pas grand-chose, faut piquer ou, mieux encore, mordre dedans pour savoir.
Dans le règne évolué, celui des animés non-végétaux, ce sont couramment les hommes qui sont les plus coriaces. Eux aussi, il faut les cuisiner longtemps avant que la chaleur les rende tendres, et chez eux aussi, à l’extérieur on ne voit souvent pas grand-chose, faut piquer ou, mieux encore, les mordre à l’épaule par exemple, voire dans le gras de la fesse, pour savoir s’ils sont suffisamment attendris. Quand le piqué, ou mordu, ne te retourne pas illico une énorme claque, c’est qu’il l’est.
Après, on peut passer à la consommation, et si la carotte, on l’enfourne, au choix, ou par le gros bout ou par le petit bout, chez l’homme c’est pareil. Le petit bout de l’homme en est peut-être le plus tendre... ou le plus dur. C’est selon. Un homme tout à fait attendri, une fois soumis à la chaleur, peut devenir étonnamment dur à son petit bout. C’est cela le propre de l’homme, qui lui, ne craint pas le paradoxe, et c’est en cela qu’il se différencie le plus de l’honnête carotte qui, préparée ou pas, est toujours prévisible dans ses réactions et ne durcit jamais par pur attendrissement.

2.     L’aubergine, on pourrait aussi l’appeler violette, car elle l’est. Elle est belle comme un gros œuf plus ou moins allongé et de couleur violette.
L’homme, lui, n’est que rarement de couleur violette, ce n’est pas sa complexion naturelle, c’est même inquiétant dans son cas, et lorsqu’il se présente sous forme d’un gros œuf allongé, ce n’est pas considéré comme très beau, ni particulièrement sain. L’homme, on pourrait aussi l’appeler rose, car c’est souvent ça sa couleur naturelle. Quant aux œufs, plutôt que de les pondre, il préfère les laisser accrochés là où ils le sont d’emblée. Après tout, l’homme est d’un paresseux...
Quand nous parlons donc de roses et de violettes, nous ne parlons peut-être pas de ces fleurs innocentes, et quand nous évoquons la beauté de gros œufs, c’est encore plus douteux.
Les ressemblances entre l’aubergine et l’homme ne sont pas inexistantes, mais elles ne vont pas non plus très loin, et c’est bien comme ça. Sommé de choisir, je ne me prononcerais pas nécessairement en faveur de beaux gros œufs violets, par surcroît plus ou moins allongés et ayant la tige coupée à l’autre bout, et pourtant j’apprécie toutes sortes de défis.

3.     Le chou de Bruxelles – ce singulier est trompeur – en fait n’est aucunement un seul chou, mais plein de petits choux qu’on accommode avec des lardons, si je puis me permettre. Un monde peuplé de petits choux accommodées avec des lardons est un monde de plus en plus grouillant. Tous les goûts sont dans la nature, même celui du chou de Bruxelles, on peut apprécier ou pas, mais ce ne devrait pas être une question qui divise les esprits. Pas tous nos souhaits se réalisent.

4.     Prenez un homme, embarrassez-le, il devient, si cela se trouve, rouge tomate. Couvrez une tomate tant soit peu mûre de honte, elle ne change jamais de ton. En cela, les tomates sont plus stables.
Couvrez un homme de louanges, d’honneurs ou de cadeaux onéreux, la joie le fera probablement rougir comme une tomate. La tomate, elle, ne bougera pas. Là encore, elle est plus stable.
C’est que la tomate mûre a déjà la couleur de ses émotions ; l’homme, lui, est à froid bien trop pâle.
Il est émouvant d’observer un homme qui se colore sous le coup de quelque sentiment, et il est presque aussi émouvant de voir une tomate qui mûrit. Une jolie tomate rougissante de maturation et un joli homme brusquement rouge tomate parce que vous lui avez dit quelque chose, voilà de jolies joues qu’on a envie de caresser. Or, la tomate, surtout mûre, il ne faut jamais la caresser avec quelque violence, elle risquerait d’éclater et c’en serait fini de sa joliesse, alors qu’un joli jeune homme rouge tomate qu’on caresse même avec un peu de violence et qui de ce fait finit par éclater, sa joliesse demeure intacte. En cela, l’homme est plus stable que la tomate, et à mon avis, cela rachète ses faiblesses.

5.     Le modeste oignon n’a pas seulement une voyelle de trop, mais c’est le roi des légumes, et de ce fait presque le centre du monde. Tu le pèles, puis tu le fous partout. Je ne sais même pas s’il mérite le nom de légume, s’il n’est pas plutôt une simple nécessité culinaire, plus simple et nécessaire encore que l’ail, son cousin, qui, lui, l’est déjà assez si l’on aime.
L’oignon, il sent fort et peut t’arracher des larmes s’il est bien frais. Il est souvent très ferme et parfois un peu moins, ce qui est dommage, car à l’examiner de plus près, il est alors pourri. Cet oignon simple et nécessaire, nul ne le prendrait pour le fruit du Paradis, malgré ses belles rondeurs toutes blanches une fois dénudées, car elles n’ont que rarement vu le soleil. Le vrai problème de l’oignon c’est son côté terre à terre. Puis, il a aussi des traits franchement insolents, athées, assez proches de l’insulte. L’oignon n’a pas beaucoup de classe.
Est-ce qu’on peut le comparer à l’homme ? J’ignore si l’homme dans son entièreté est nécessaire sur terre, mais une chose est sûre, c’est que l’oignon est plutôt comparable à une partie de l’homme, la part la plus simple et nécessaire de celles qui sentent fort et font pleurer si elles sont fraîches, mais que nul ne prendrait pour des fruits du Paradis parce qu’elles n’ont pas souvent vu le soleil et sont fort peu appropriées à la poésie amoureuse. Et pourtant, amour il y a, et ô combien ! Quelle est donc cette partie ? Comment s’appelle-t-il, l’oignon de l’homme ? Vous venez de l’entendre. Des fois, il ne faut pas chercher plus loin que dans le mot.

Juin 2019

jeudi 27 juin 2019

Pour en finir avec les légumes

Être prompt à insulter autrui est le signe qu’on fait partie du bas peuple. Le meilleur monde méprise autrui en silence – autrui qui, pour lui, n’est rien d’autre que la populace gueularde et grossière. J’ai comparé cette plèbe, même quand elle n’est point dénuée de quelque attrait, à l’oignon rarement superflu, mais je n’ai pas pu trouver de légume comparable aux grosses légumes. Mépriser en silence n’est pas donné à n’importe quelle primeur. Carottes et courgettes souffrent peut-être en silence lorsqu’on les débite, les compères poireau, poivron, potiron et pâtisson de même, ainsi que toutes les bettes et blettes du monde, le chou-fleur au même titre que le chou-rave, et pas moins le nervuré chou de Milan, l’élégante asperge d’Argenteuil, l’exquis artichaut de Laon ou la fière patate Bleue d’Artois – elles sont toutes de la même famille, sinon verdure – mais ce serait aller trop loin de soutenir que, par exemple, au moins ceux à particule méprisent le cuisinier. Eux tous savent parfaitement que leur bourreau, tel un chasseur honorable, respecte beaucoup la créature que, pour vivre, il doit zigouiller. Il dit peut-être même une courte prière pour s’excuser auprès de ceux et celles que, au péril de ses doigts, il est obligé de couper en rondelles, et il aura toujours le souci d’en enlever sans piper mot les parties les moins nobles pour les faire disparaître. Du légume fractionné, jamais il n’en poserait, moqueur, la tête entre les jambes, comme un ignoble représentant de la roture l’a fait chez telle Reine de France taillée en deux.
Ayant donc affaire à un cuisinier respectueux, il est normal que, quoique souffrant en silence, aucun légume ne ressente la moindre envie de le mépriser. Autrement dit : tant que les hommes ne lui donnent pas des motifs pour se faire déconsidérer par eux, ces hommes ne sont comparables à aucun légume. Aucun légume n’est comme eux, et vice versa. Mais je finis par penser que je dis n’importe quoi, et que l’homme le plus respectueux est peut-être un vrai cornichon.

27 Juin 2019