Être prompt à insulter autrui est le signe qu’on fait partie du bas peuple. Le meilleur monde méprise autrui en silence – autrui qui, pour lui, n’est rien d’autre que la populace gueularde et grossière. J’ai comparé cette plèbe, même quand elle n’est point dénuée de quelque attrait, à l’oignon rarement superflu, mais je n’ai pas pu trouver de légume comparable aux grosses légumes. Mépriser en silence n’est pas donné à n’importe quelle primeur. Carottes et courgettes souffrent peut-être en silence lorsqu’on les débite, les compères poireau, poivron, potiron et pâtisson de même, ainsi que toutes les bettes et blettes du monde, le chou-fleur au même titre que le chou-rave, et pas moins le nervuré chou de Milan, l’élégante asperge d’Argenteuil, l’exquis artichaut de Laon ou la fière patate Bleue d’Artois – elles sont toutes de la même famille, sinon verdure – mais ce serait aller trop loin de soutenir que, par exemple, au moins ceux à particule méprisent le cuisinier. Eux tous savent parfaitement que leur bourreau, tel un chasseur honorable, respecte beaucoup la créature que, pour vivre, il doit zigouiller. Il dit peut-être même une courte prière pour s’excuser auprès de ceux et celles que, au péril de ses doigts, il est obligé de couper en rondelles, et il aura toujours le souci d’en enlever sans piper mot les parties les moins nobles pour les faire disparaître. Du légume fractionné, jamais il n’en poserait, moqueur, la tête entre les jambes, comme un ignoble représentant de la roture l’a fait chez telle Reine de France taillée en deux.
Ayant donc affaire à un cuisinier respectueux, il est normal que, quoique souffrant en silence, aucun légume ne ressente la moindre envie de le mépriser. Autrement dit : tant que les hommes ne lui donnent pas des motifs pour se faire déconsidérer par eux, ces hommes ne sont comparables à aucun légume. Aucun légume n’est comme eux, et vice versa. Mais je finis par penser que je dis n’importe quoi, et que l’homme le plus respectueux est peut-être un vrai cornichon.
27 Juin 2019
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