lundi 24 août 2026

Grands hommes

1. Joseph Klinkmayer

Ayant grandi encore sous l’Empereur, Joseph Klinkmayer n’était pas seulement autrichien, mais aussi ingénieur de première bourre. En tant qu’ingénieur, il était un infatigable inventeur, l’un de ceux que l’on cherche en vain de nos jours. En ingénieur, il inventait, et en Autrichien, il le faisait dans le souvenir de la grandeur passée : il inventait désormais dans le minuscule. Le minuscule autrichien a néanmoins toute l’apparence de la grandeur et de la splendeur, car c’est ainsi que l’Autriche a survécu aux misères du temps.
Joseph, inventeur, s’endormait avec un problème à résoudre, et se réveillait avec la solution toute trouvée. Systématiquement, la nuit viennoise lui portait conseil. Pourtant, il ignorait comment elle faisait. Peut-être grâce à la qualité de son sommeil, car grand mangeur comme beaucoup de ses compatriotes, il avait le sommeil lourd. C’était toujours le plus lourd de son sommeil qui lui procurait les solutions aux problèmes les plus difficiles. Pour les problèmes moins difficiles, une petite sieste toute légère au Caféhaus, une sieste légère comme un nuage de lait dans sa tasse, lui suffisait amplement.
Éveillé, il inventait aussi, mais uniquement des solutions à de toutes petites questions. Son compte-gouttes simplifié, par exemple – le modèle était occlusif et donc à la portée d’une élève pharmacienne en première année – il l’avait trouvé en état éveillé, après une bonne blague comme on n’en entendait que dans un Caféhaus viennois d’autrefois, une vanne impliquant des Israélites qui l’avait fait rire aux larmes. En s’essuyant les yeux, voilà l’idée du compte-gouttes simplifié.
En revanche, pour trouver le mécanisme de la bassine à tartelettes, il avait eu besoin d’une longue nuit sans lune. Et son fameux « hérisson » lui avait demandé deux nuits de suite. Quel hérisson, me demandez-vous ? Le hérisson de Klinkmayer bien entendu, ce petit appareil d’apparence toute bête qui ressemble à un banal porte-cure-dents, mais dont le but réel est le poinçonnage sans fatigue, et qui plus est, en mode exprès.
Une fois le brevet déposé, Joseph Klinkmayer oubliait aussitôt ses inventions et se remettait au lit.
Si, même en Autriche, on compte 365 nuits par an, il y en avait où il n’avait pensé à rien en s’endormant, et se réveillait donc sans solution. Ces nuits-là, il les appelait ses infécondes, mais elles n’étaient pas toutes aussi infécondes que ça, car il lui arrivait de faire des enfants en ne pensant à rien, et ceci entièrement sans le concours du moindre instrument. Ce n’était pas très satisfaisant ; pendant un temps il avait pensé qu’un entonnoir à prolifération pourrait bien avoir quelque utilité, notamment en temps de guerre, mais son épouse, Carinthienne pragmatique, l’en avait dissuadé : proliférer était plus drôle sans aide, et il était obligé de lui donner raison. En principe, un entonnoir à prolifération devrait parfaitement fonctionner, la progéniture en sortirait toute seule pour lancer son premier cri, mais afin qu’enfant se fasse, il fallait le rentrer dans la dame avec l’organe de monsieur coincé à l’intérieur, procédé certes moins agréable que la confection par voie naturelle.
Le presse-purée était plus indiqué. Presse-purée, me dites-vous, mais on n’a pas besoin d’un sale Autrichien pour ça, le Français y a pensé avant. Oui, mais pas au presse-purée à extraction froide, c’est-à-dire exigeant la pression de la pomme de terre encore crue.
Si sa patrie autrichienne, rarement reconnaissante à ses fils, ne l’a jamais adopté, les Américains, peuple avisé entre tous, l’ont immédiatement acclamé. En 1937, juste un an avant l’Anschluss, Klinkmayer a donc émigré en Californie où sa presse faisait un tabac.
Il y mourut au début de la guerre, car une fois dans le nouveau monde, finies les inventions minuscules. En parfait immigré, il se mettait à voir plus grand. Très grand même, comme on s’y attend en Californie. Écrasé par sa dernière invention, le gratte-ciel en poudre, il mourut sans que l’on eût besoin de l’incinérer, cela s’étant fait tout seul.
Sa tombe, évolutive, conçue par lui-même, se visite du lundi au vendredi. Les samedis et dimanches, Klinkmayer dort en espérant de nouvelles inventions.


2. Aloïsius Saint-Bernard


Aloïsius Saint-Bernard, né par hasard à Lyon au tout début du dix-neuvième siècle, était de souche cévenole et labourdine, ce que son nom n’indique pas. On pourrait facilement le prendre pour un Suisse, mais cela lui ferait grand tort. Le patriote qu’il était, il est loin d’être sûr qu’il n’ait jamais mis un pied en dehors du territoire national. Ce que l’on sait par contre avec certitude, c’est que, sa vie durant, il était desservi par sa petite taille. L’appeler un grand homme pourrait porter à rire, mais si grands hommes il y a, Aloïsius Saint-Bernard en était.
Aloïsius Saint-Bernard, et c’est peu dire, était le premier médullographe connu. Jusqu’à aujourd’hui, toute la science de la médullographie vit encore de ses trouvailles. D’aucuns avancent crânement : sans cette demi-portion nommée Aloïsius Saint-Bernard, point de médullographie !


3. Sir Henry Pinkersville


Né dans la misère du nord industriel de l’Angleterre, le petit Henry rêvait grand. Mais même en rêvant grand, il ne pouvait prévoir jusqu’où son ambition allait le porter.
Tout le monde sait ce que c’est qu’un crayon, et beaucoup d’entre nous s’en servent couramment. Si Sir Henry Pinkersville ne l’a certes pas inventé, il s’en est servi comme aucun autre.


4. Ernesto Pons Paolini


Ernesto Pons Paolini (1863 - 1946) entre dans la catégorie des grands hommes uniquement par le fait que, dans un certain monde, on est considéré comme grand dès qu’on n’est pas particulièrement petit, et que lui, dans son temps, se révélait d’une indiscutable disposition à la grandeur en ce sens qu’il ne regardait pas trop à la dépense, luxe qu’il pouvait se permettre en étant l’héritier de l’une des plus florissantes sucreries du nord-ouest de l’Argentine qui pourtant n’en manque pas, une telle relative générosité, en premier lieu envers lui-même, faisant d’Ernesto un grand, pour le moins selon les critères de son milieu terriblement privilégié.


5. Ivan Sergueïevitch Roubitcheff


À quoi bon parler encore du Russe Roubitcheff ? Tout le monde connaît son histoire.
Issu d’une famille de nobles ayant perdu tout hormis leur morgue pendant l’effroyable Révolution d’Octobre, il devait se faire une place dans le petit monde des Russes blancs de Chicago. Si le Russe blanc de Paris devenait volontiers chauffeur de taxi, à Chicago, dès cette époque, le taxi ne payait plus tellement, tout le monde possédant sa voiture particulière. Pour subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de son épouse Natacha, Roubitcheff se faisait donc courtier en affaires. En théorie, toutes sortes d’affaires, mais en théorie seulement. Et c’est précisément là que la grandeur de cet homme apparaît.
« Ruby – on l’appelait Ruby là-bas – t’as pas une petite affaire pour moi ? » Qui à Chicago n’a jamais entendu cette phrase devenue proverbiale ? Et Roubitcheff de répondre : « Ça se pourrait bien, mon ami. Le rail, ça t’intéresse ? » Car il voulait toujours fourguer du rail à sa clientèle. Or le rail, il n’était pas le seul dessus ; alors ses affaires périclitaient.
Mais un Russe blanc, et surtout un de la race des Roubitcheff, n’est jamais à court de ressources. Roubitcheff savait se retourner en devenant psychiatre.
« Ruby, t’as pas une petite névrose pour moi ? » Oui, le monde est cruel, notamment en Amérique. Mais Roubitcheff faisait comme s’il ne l’avait pas entendu. Quel grand homme !


6. Ingmar Strindberg

Qui a entendu parler de l’immense philanthrope Ingmar Strindberg ? Personne. Serait-ce parce qu’il n’a ni tourné de films tristes, ni écrit de sombres drames ? Possiblement. Et pourtant...
Partout dans le monde, les parents surmenés envoient leurs enfants dans les crèches Vitalux, et ensuite aux maternelles Ecoles Protestantes du Nord.
Partout, ces mêmes parents avancent professionnellement après s’être formés dans les centres de formation Progressen, et leurs parents profitent d’une fin de vie paisible dans les maisons de retraite Evening Star.
Votre bébé montre les signes d’un érythème fessier ? Passez-lui sans tarder du Talkumex.
Monsieur souffre d’un léger dysfonctionnement de la verge ? Il s’enduira le gland avec profit de la lotion Erectol. Ne pas dépasser trois applications par jour.
Suite à la déception, madame se sent fatiguée ? Elle n’a qu’à sortir de son sac une boîte de pilules antidépressives Savafor, et tout de suite la vie redevient rose en suçant.
Pépé a la bougeotte en dépit de sa démence ? Un déambulateur de salon de la gamme JV règle le problème.
Toutes ces institutions sont financées par Ingmar Strindberg, et tous ces produits sortent de ses usines, Ingberg AB, siège social : Malmö. Doit-on, en plus, être metteur en scène ou auteur de drames quand on est l’un des plus grands industriels de la planète ?
Mais philanthrope ? dites-vous. Ce type, ne serait-il pas plutôt du genre dynamiteur qui veut se racheter une santé morale ?
Détrompez-vous. Ingmar Strindberg est un homme d’une courtoisie exquise, extrêmement fidèle et frugal : il mange à peine, dort à peine, n’est qu’à sa quatrième épouse, et a dédié son existence entière au bien-être d’autrui. Et autrui, que fait autrui pour lui ? Autrui l’ignore en lui refusant la moindre gratitude. Ne dénigrons pas trop tôt nos multi-milliardaires. Il y a de très belles personnes parmi eux, des personnes pour qui le donnant-donnant est un principe de base. Et cet Ingmar Strindberg a rendu au monde à peu près tout ce qu’il lui a pris. Un très grand homme.


7. Chrysostomos Panagiotis l’Ancien

De la vie de Chrysostomos Panagiotis l’Ancien nous ne savons pas grand-chose, sauf qu’il a vécu dans le Péloponnèse du seizième siècle. En tout cas, en novembre 1573 il était encore en vie, car nous disposons d’un document qui l’atteste : à peine un mois avant les fêtes, il se serait défait d’un terrain. Peut-être pour réveillonner en paix.
La grandeur de cet homme semble être sa discrétion. Malgré sa relative fortune, il était tellement effacé qu’encore de nos jours, tout le Péloponnèse parle de lui.
À Kalamata, le touriste trouve une fondation Chrysostomos Panagiotis qui perpétue sa mémoire. Un genre de Louis Vuitton grec.


8. Takamoto Mori

Le Japonais Takamoto Mori était un grand homme sans plus. Juste grand pour son âge, et moyennement bon. N’oublions pas que cela aussi existe. Les Japonais l’adorent.


9. Alohilani Kahue

Enfin, un grand homme sorti des minorités visibles. Dépassant tous d’une tête, ce Hawaïen de souche peut se targuer d’être encore plus minoritaire que ses frères et cousins. Il est aussi sorti premier à l’examen de médecine vétérinaire, mais dans son cas, c’est secondaire.

19 Août 2026

mardi 18 août 2026

Le bon, le mauvais et le roi sans qualités

 1. Le bon roi

Le bon roi d’un petit royaume coincé entre mer et montagne dont l’épouse n’avait donné que des filles désespérait de voir son neveu, ce prince écervelé, accéder au trône après lui. Car malgré tous ses pouvoirs, il n’avait pas celui de changer la règle de succession qui procédait en ligne mâle. Et puisqu’il était bon, quand quelque chose n’allait pas dans le royaume, il s’en accusait lui-même avant les autres. Ainsi, il cherchait la faute de ne pas pouvoir engendrer de fils d’abord chez lui et non pas chez son épouse adulée. En homme facétieux, il avait l’habitude de l’appeler « marraine ».

Un beau jour, il se rendait donc chez elle pour lui tenir le discours suivant :
– J’ai un gros souci, marraine. Comment faire pour que neveu n’accède jamais au trône ?
– On essayera encore, répondit la reine.
– Ah non, j’ai perdu espoir.
– Voudriez-vous divorcer, Sire, pour vous marier avec une autre ?
– Jamais de ma vie, fit le roi en prenant ses mains. J’ai une proposition un peu délicate à vous faire.
– Parlez, mon ami.
– Eh bien, ne m’avez-vous pas encore récemment confié que vous trouviez notre chambellan fort bel homme ?
– Oui, c’est vrai, Sire. Mais en comparaison avec vous... Il n’a pas votre œil, si humain.
– Oh marraine, mon œil... Ne savez-vous pas encore où je veux en venir ? Le chambellan n’est pas seulement bel homme, mais aussi un homme dévoué. Un homme de devoir. Un homme de parole et, surtout, doué d’une discrétion infaillible. Il fera tout ce que vous lui demanderez et n’en parlera jamais. D’ailleurs, soit dit en privé, il vous admire beaucoup.
– Ah, je commence à comprendre. Sire, si tel est votre désir, je m’y conformerai.
– Je pourrai donc partir calmement à la chasse en fin de semaine, et laisser le chambellan s’occuper de vous. Vous m’avez bien compris, marraine ? Il nous faut un dauphin.

Près d’un an après cette entrevue un peu particulière, jamais répétée, la reine donnait naissance à un très beau fils, et la joie dans le royaume était immense. Seulement, le petit ne ressemblait en rien au chambellan. C’était un petit roux fort rieur.

– Dites-moi, marraine, ne trouvez-vous pas, vous aussi, que le dauphin ne ressemble guère au chambellan ?
– Oui, cela se peut bien, fit la reine.
– Comment ça ?
– Puisque vous m’aviez donné l’ordre, je me suis dit que le chambellan à lui seul ne suffirait peut-être pas et j’ai agrandi un peu le cercle.
– Sans m’en parler ?
– À quoi bon, Sire ? Cette chose... j’avais jugé préférable de ne pas vous en incommoder davantage.
– Mais jusqu’où l’avez-vous agrandi ? Je vous prie de comprendre mon brusque effroi.
– J’y ai inclus le valet de vaisselle.
– Le valet de vaisselle ? Ah, ce petit roux, vous voulez dire, qui nous met les couverts ? Ah, oui, c’est donc lui. Mais comment avez-vous pu faire ? Il est jeune et joli, mais à part ça ? La jeunesse passe vite, marraine, et ce valet n’a rien d’autre pour lui. Le futur roi serait-il donc fils d’un valet ?
– Si je puis me permettre, ce valet, lorsqu’on le connaît un petit peu... il s’avère être assez débrouillard. J’irai jusqu’à dire que c’est même une petite gouape. Mine de rien, il se pourrait bien qu’il nous ait subtilisé pas mal de cuillers en argent.
– Encore pire. Le futur roi fils d’une gouape.
– Si l’on est valet, être gouape ne vous amène pas bien loin, pas plus loin qu’au gibet, si cela se trouve. Mais si l’on est roi...
– Si l’on est roi, alors quoi ?
– Si l’on est roi, cette disposition de l’âme peut servir à agrandir son royaume. Le nôtre, ne l’avez-vous pas toujours trouvé un peu petit, Sire ?
– Et s’il exerce son mauvais talent envers son propre peuple ?
– On l’éduquera de sorte. On lui apprendra à n’escroquer que les gens de son niveau.
– Je crains le pire.
– Au fait, ce n’est même pas sûr que notre fils soit de lui.
– Qu’est-ce que cela veut dire ?
– J’ai quand même agrandi le cercle, n’est-ce pas.
– Mais jusqu’où, marraine ?
– J’y ai inclus qui j’ai pu. J’ai essayé de faire au mieux. Entre autres, jusqu’au second trésorier.
– Ce nain bossu ?
– En effet, Sire.
– Malheur ! On aurait pu avoir un roi bossu.
– Le second trésorier n’est certes pas beau, Sire, mais il est d’une intelligence remarquable. Elle dépasse largement celle du premier. Et il a un sens de la répartie que je n’ai trouvé nulle part. Alors, sa petite bosse...
– Vous voulez dire qu’on aurait pu avoir un roi bossu mais brillant ?
– Exactement, Sire. La bosse d’un roi ne se voit même pas. Du moins, personne n’ose la mentionner.
– Justement : on n’en parle point, mais on la voit tout de même. Avec un cercle si étendu, cela a dû se savoir. Qu’est-ce qu’il pense maintenant de moi, mon cher peuple ?
– Il voit en vous un bon roi cocu.
– Et cela vous indiffère ?
– Aucunement, Sire. Or je le connais désormais, ce peuple, et il est beaucoup moins collet monté que vous ne pensez. Il vous adore. Il faut que vous aussi, vous fassiez un peu connaissance avec lui.
– Me conseilleriez-vous de me procurer des maîtresses ?
– La maîtresse flatte ; il vous faut des valets. C’est l’effronterie qui compte.
– Des mignons, vous voulez dire, comme grand-oncle ? Ce n’est pas dans ma nature, marraine.
– Vous vous y feriez. Je peux vous dire de ma propre expérience qu’en descendant l’échelle on monte en plaisir. Essayez un peu. Le valet roux y serait prêt.
– Moi, me commettre avec le père de mon fils ?
– Alors le second trésorier. L’avez-vous déjà regardé de plus près ? Il a aussi une belle bosse par-devant.
– Va pour le bossu. Mais je vous préviens : hors de question qu’il me fasse un enfant.


2. Le mauvais roi

Clodomir VIII, roi des Suraves, était un très mauvais monarque, si l’on lui applique les critères habituels quant à la bonne gouvernance. Il était con, égoïste et irascible et par conséquent, parfaitement incohérent dans ses décisions. Sur le papier, une catastrophe. Mais... il présidait à un peuple constitué de cons égoïstes et irascibles et par conséquent, parfaitement adéquat à un tel roi. Ces Suraves, tristement célèbres pour leur connerie, leur égoïsme et leur irascibilité, n’auraient donc pas pu trouver d’autre roi leur correspondant autant. Si ce peuple con, égoïste et irascible et par conséquent, incohérent dans ses enthousiasmes, ne l’avait pas été, ce roi et son peuple se seraient certainement regardés en chiens de faïence. En chiens cons, égoïstes et irascibles, somme toute. Or ce n’était pas le cas, car le monde est bien fait, et vous allez savoir pourquoi.

Ce roi avait une seule qualité et un seul passe-temps à sa hauteur : il raffolait des puzzles. Face à un puzzle, tout à coup il se montrait nettement moins con, égoïste et irascible que d’habitude, se révélant d’une finesse hors pair, jamais à court d’ingéniosité pour trouver dans le tas le morceau le plus caché. D’une patience de Romain – dit-on ainsi ? – il n’hésitait pas à s’attaquer à un dix-mille pièces, ce qui constitue un défi même pour un roi qui a tout son temps pour lui. Rendu doux comme un agneau devant la tâche, il rassemblait pendant des semaines les pièces éparses pour reconstituer un tableau de Renoir qui aurait pu figurer sur la meilleure des boîtes de chocolats comme à peu près l’ensemble de la production de ce grand peintre chocolatier. Une fois venu à bout du chef-d’œuvre, il en commandait un autre.

Il se trouve alors que ce peuple avait pour voisins d’autres peuples de la même trempe, dirigés par des rois du même acabit, mais outre cela, bien plus puissants. Si l’on est à ce niveau d’infamie, la puissance est préférable. Les armées de ces voisins réduisaient donc épisodiquement les Suraves en éclats façon puzzle, ce qui permettait à leur roi, sur le papier très mauvais, de faire jouer ses qualités. Il n’avait qu’à rassembler son propre peuple mis en tas et lui redonner une forme plane, tant soit peu carrée, tenant bien dans ce royaume rectangulaire sans aspérités notables, chose qu’il savait faire à merveille. Du coup, qu’est-ce que c’est qu’un roi minable, mes amis ? Pour ces gens-là, on n’aurait pas pu en trouver de meilleur.


3. Le roi sans qualités

Un peuple lointain mais avisé avait marre de ces rois à épithètes – Quinconce le Bref, Ardoise le Bon, Cuculle le Chauve, ou encore Anaphore le Catholique – il voulait un roi enfin sans qualités. Il se disait qu’un roi dépourvu d’épithète devait être un roi pour tout le monde. Puis, s’il avait épi à la tête, qu’il se peigne, pardi ! Une couronne n’est pas un cachépi, tout de même.

Quand Syllepse naquit, le grand vizir – par pure pitrerie, ce peuple catholique s’offrait le luxe d’un gouvernement à vizirs – Sainte-Cuirasse, grand vizir eunuque préposé à la descendance dynastique, avertissait donc le roi en exercice – il s’agissait de Coloquinte le Trop-Bel – que le peuple dans son intégralité souhaitait d’urgence qu’il élevât cet enfant de sorte qu’il restât à jamais sans qualités, en évitant même la plus sournoise, à savoir la médiocrité, car on ne voulait pas non plus de Syllepse l’Insignifiant. On lui apprit donc l’art de poser à cheval et de se servir d’un sceptre, ainsi que toutes les autres compétences d’un roi sans compétence particulière, en veillant à ne pas en faire un poseur médiocre ou manieur de sceptre insignifiant. Les médecins du roi, quant à eux, faisaient tout ce qui était dans leur pouvoir pour ne pas le convertir en petite nature, car après Collège l’Hypocondriaque et Nuremberg le Neurasthénique, on ne voulait pas d’un troisième dans cette veine.

Résultat des courses : quand Syllepse monta au trône, ce peuple facétieux se mit à l’appeler Syllepse sans Qualités. Encore loupé, les gars !


16 Août 2026

vendredi 13 février 2026

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