1. Joseph Klinkmayer
Ayant grandi encore sous l’Empereur, Joseph Klinkmayer n’était pas seulement autrichien, mais aussi ingénieur de première bourre. En tant qu’ingénieur, il était un infatigable inventeur, l’un de ceux que l’on cherche en vain de nos jours. En ingénieur, il inventait, et en Autrichien, il le faisait dans le souvenir de la grandeur passée : il inventait désormais dans le minuscule. Le minuscule autrichien a néanmoins toute l’apparence de la grandeur et de la splendeur, car c’est ainsi que l’Autriche a survécu aux misères du temps.
Joseph, inventeur, s’endormait avec un problème à résoudre, et se réveillait avec la solution toute trouvée. Systématiquement, la nuit viennoise lui portait conseil. Pourtant, il ignorait comment elle faisait. Peut-être grâce à la qualité de son sommeil, car grand mangeur comme beaucoup de ses compatriotes, il avait le sommeil lourd. C’était toujours le plus lourd de son sommeil qui lui procurait les solutions aux problèmes les plus difficiles. Pour les problèmes moins difficiles, une petite sieste toute légère au Caféhaus, une sieste légère comme un nuage de lait dans sa tasse, lui suffisait amplement.
Éveillé, il inventait aussi, mais uniquement des solutions à de toutes petites questions. Son compte-gouttes simplifié, par exemple – le modèle était occlusif et donc à la portée d’une élève pharmacienne en première année – il l’avait trouvé en état éveillé, après une bonne blague comme on n’en entendait que dans un Caféhaus viennois d’autrefois, une vanne impliquant des Israélites qui l’avait fait rire aux larmes. En s’essuyant les yeux, voilà l’idée du compte-gouttes simplifié.
En revanche, pour trouver le mécanisme de la bassine à tartelettes, il avait eu besoin d’une longue nuit sans lune. Et son fameux « hérisson » lui avait demandé deux nuits de suite. Quel hérisson, me demandez-vous ? Le hérisson de Klinkmayer bien entendu, ce petit appareil d’apparence toute bête qui ressemble à un banal porte-cure-dents, mais dont le but réel est le poinçonnage sans fatigue, et qui plus est, en mode exprès.
Une fois le brevet déposé, Joseph Klinkmayer oubliait aussitôt ses inventions et se remettait au lit.
Si, même en Autriche, on compte 365 nuits par an, il y en avait où il n’avait pensé à rien en s’endormant, et se réveillait donc sans solution. Ces nuits-là, il les appelait ses infécondes, mais elles n’étaient pas toutes aussi infécondes que ça, car il lui arrivait de faire des enfants en ne pensant à rien, et ceci entièrement sans le concours du moindre instrument. Ce n’était pas très satisfaisant ; pendant un temps il avait pensé qu’un entonnoir à prolifération pourrait bien avoir quelque utilité, notamment en temps de guerre, mais son épouse, Carinthienne pragmatique, l’en avait dissuadé : proliférer était plus drôle sans aide, et il était obligé de lui donner raison. En principe, un entonnoir à prolifération devrait parfaitement fonctionner, la progéniture en sortirait toute seule pour lancer son premier cri, mais afin qu’enfant se fasse, il fallait le rentrer dans la dame avec l’organe de monsieur coincé à l’intérieur, procédé certes moins agréable que la confection par voie naturelle.
Le presse-purée était plus indiqué. Presse-purée, me dites-vous, mais on n’a pas besoin d’un sale Autrichien pour ça, le Français y a pensé avant. Oui, mais pas au presse-purée à extraction froide, c’est-à-dire exigeant la pression de la pomme de terre encore crue.
Si sa patrie autrichienne, rarement reconnaissante à ses fils, ne l’a jamais adopté, les Américains, peuple avisé entre tous, l’ont immédiatement acclamé. En 1937, juste un an avant l’Anschluss, Klinkmayer a donc émigré en Californie où sa presse faisait un tabac.
Il y mourut au début de la guerre, car une fois dans le nouveau monde, finies les inventions minuscules. En parfait immigré, il se mettait à voir plus grand. Très grand même, comme on s’y attend en Californie. Écrasé par sa dernière invention, le gratte-ciel en poudre, il mourut sans que l’on eût besoin de l’incinérer, cela s’étant fait tout seul.
Sa tombe, évolutive, conçue par lui-même, se visite du lundi au vendredi. Les samedis et dimanches, Klinkmayer dort en espérant de nouvelles inventions.
2. Aloïsius Saint-Bernard
Aloïsius Saint-Bernard, né par hasard à Lyon au tout début du dix-neuvième siècle, était de souche cévenole et labourdine, ce que son nom n’indique pas. On pourrait facilement le prendre pour un Suisse, mais cela lui ferait grand tort. Le patriote qu’il était, il est loin d’être sûr qu’il n’ait jamais mis un pied en dehors du territoire national. Ce que l’on sait par contre avec certitude, c’est que, sa vie durant, il était desservi par sa petite taille. L’appeler un grand homme pourrait porter à rire, mais si grands hommes il y a, Aloïsius Saint-Bernard en était.
Aloïsius Saint-Bernard, et c’est peu dire, était le premier médullographe connu. Jusqu’à aujourd’hui, toute la science de la médullographie vit encore de ses trouvailles. D’aucuns avancent crânement : sans cette demi-portion nommée Aloïsius Saint-Bernard, point de médullographie !
3. Sir Henry Pinkersville
Né dans la misère du nord industriel de l’Angleterre, le petit Henry rêvait grand. Mais même en rêvant grand, il ne pouvait prévoir jusqu’où son ambition allait le porter.
Tout le monde sait ce que c’est qu’un crayon, et beaucoup d’entre nous s’en servent couramment. Si Sir Henry Pinkersville ne l’a certes pas inventé, il s’en est servi comme aucun autre.
4. Ernesto Pons Paolini
Ernesto Pons Paolini (1863 - 1946) entre dans la catégorie des grands hommes uniquement par le fait que, dans un certain monde, on est considéré comme grand dès qu’on n’est pas particulièrement petit, et que lui, dans son temps, se révélait d’une indiscutable disposition à la grandeur en ce sens qu’il ne regardait pas trop à la dépense, luxe qu’il pouvait se permettre en étant l’héritier de l’une des plus florissantes sucreries du nord-ouest de l’Argentine qui pourtant n’en manque pas, une telle relative générosité, en premier lieu envers lui-même, faisant d’Ernesto un grand, pour le moins selon les critères de son milieu terriblement privilégié.
5. Ivan Sergueïevitch Roubitcheff
À quoi bon parler encore du Russe Roubitcheff ? Tout le monde connaît son histoire.
Issu d’une famille de nobles ayant perdu tout hormis leur morgue pendant l’effroyable Révolution d’Octobre, il devait se faire une place dans le petit monde des Russes blancs de Chicago. Si le Russe blanc de Paris devenait volontiers chauffeur de taxi, à Chicago, dès cette époque, le taxi ne payait plus tellement, tout le monde possédant sa voiture particulière. Pour subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de son épouse Natacha, Roubitcheff se faisait donc courtier en affaires. En théorie, toutes sortes d’affaires, mais en théorie seulement. Et c’est précisément là que la grandeur de cet homme apparaît.
« Ruby – on l’appelait Ruby là-bas – t’as pas une petite affaire pour moi ? » Qui à Chicago n’a jamais entendu cette phrase devenue proverbiale ? Et Roubitcheff de répondre : « Ça se pourrait bien, mon ami. Le rail, ça t’intéresse ? » Car il voulait toujours fourguer du rail à sa clientèle. Or le rail, il n’était pas le seul dessus ; alors ses affaires périclitaient.
Mais un Russe blanc, et surtout un de la race des Roubitcheff, n’est jamais à court de ressources. Roubitcheff savait se retourner en devenant psychiatre.
« Ruby, t’as pas une petite névrose pour moi ? » Oui, le monde est cruel, notamment en Amérique. Mais Roubitcheff faisait comme s’il ne l’avait pas entendu. Quel grand homme !
6. Ingmar Strindberg
Qui a entendu parler de l’immense philanthrope Ingmar Strindberg ? Personne. Serait-ce parce qu’il n’a ni tourné de films tristes, ni écrit de sombres drames ? Possiblement. Et pourtant...
Partout dans le monde, les parents surmenés envoient leurs enfants dans les crèches Vitalux, et ensuite aux maternelles Ecoles Protestantes du Nord.
Partout, ces mêmes parents avancent professionnellement après s’être formés dans les centres de formation Progressen, et leurs parents profitent d’une fin de vie paisible dans les maisons de retraite Evening Star.
Votre bébé montre les signes d’un érythème fessier ? Passez-lui sans tarder du Talkumex.
Monsieur souffre d’un léger dysfonctionnement de la verge ? Il s’enduira le gland avec profit de la lotion Erectol. Ne pas dépasser trois applications par jour.
Suite à la déception, madame se sent fatiguée ? Elle n’a qu’à sortir de son sac une boîte de pilules antidépressives Savafor, et tout de suite la vie redevient rose en suçant.
Pépé a la bougeotte en dépit de sa démence ? Un déambulateur de salon de la gamme JV règle le problème.
Toutes ces institutions sont financées par Ingmar Strindberg, et tous ces produits sortent de ses usines, Ingberg AB, siège social : Malmö. Doit-on, en plus, être metteur en scène ou auteur de drames quand on est l’un des plus grands industriels de la planète ?
Mais philanthrope ? dites-vous. Ce type, ne serait-il pas plutôt du genre dynamiteur qui veut se racheter une santé morale ?
Détrompez-vous. Ingmar Strindberg est un homme d’une courtoisie exquise, extrêmement fidèle et frugal : il mange à peine, dort à peine, n’est qu’à sa quatrième épouse, et a dédié son existence entière au bien-être d’autrui. Et autrui, que fait autrui pour lui ? Autrui l’ignore en lui refusant la moindre gratitude. Ne dénigrons pas trop tôt nos multi-milliardaires. Il y a de très belles personnes parmi eux, des personnes pour qui le donnant-donnant est un principe de base. Et cet Ingmar Strindberg a rendu au monde à peu près tout ce qu’il lui a pris. Un très grand homme.
7. Chrysostomos Panagiotis l’Ancien
De la vie de Chrysostomos Panagiotis l’Ancien nous ne savons pas grand-chose, sauf qu’il a vécu dans le Péloponnèse du seizième siècle. En tout cas, en novembre 1573 il était encore en vie, car nous disposons d’un document qui l’atteste : à peine un mois avant les fêtes, il se serait défait d’un terrain. Peut-être pour réveillonner en paix.
La grandeur de cet homme semble être sa discrétion. Malgré sa relative fortune, il était tellement effacé qu’encore de nos jours, tout le Péloponnèse parle de lui.
À Kalamata, le touriste trouve une fondation Chrysostomos Panagiotis qui perpétue sa mémoire. Un genre de Louis Vuitton grec.
8. Takamoto Mori
Le Japonais Takamoto Mori était un grand homme sans plus. Juste grand pour son âge, et moyennement bon. N’oublions pas que cela aussi existe. Les Japonais l’adorent.
9. Alohilani Kahue
Enfin, un grand homme sorti des minorités visibles. Dépassant tous d’une tête, ce Hawaïen de souche peut se targuer d’être encore plus minoritaire que ses frères et cousins. Il est aussi sorti premier à l’examen de médecine vétérinaire, mais dans son cas, c’est secondaire.
19 Août 2026