1. Le bon roi
Le bon roi d’un petit royaume coincé entre mer et montagne dont l’épouse n’avait donné que des filles désespérait de voir son neveu, ce prince écervelé, accéder au trône après lui. Car malgré tous ses pouvoirs, il n’avait pas celui de changer la règle de succession qui procédait en ligne mâle. Et puisqu’il était bon, quand quelque chose n’allait pas dans le royaume, il s’en accusait lui-même avant les autres. Ainsi, il cherchait la faute de ne pas pouvoir engendrer de fils d’abord chez lui et non pas chez son épouse adulée. En homme facétieux, il avait l’habitude de l’appeler « marraine ».
Un beau jour, il se rendait donc chez elle pour lui tenir le discours suivant :
– J’ai un gros souci, marraine. Comment faire pour que neveu n’accède jamais au trône ?
– On essayera encore, répondit la reine.
– Ah non, j’ai perdu espoir.
– Voudriez-vous divorcer, Sire, pour vous marier avec une autre ?
– Jamais de ma vie, fit le roi en prenant ses mains. J’ai une proposition un peu délicate à vous faire.
– Parlez, mon ami.
– Eh bien, ne m’avez-vous pas encore récemment confié que vous trouviez notre chambellan fort bel homme ?
– Oui, c’est vrai, Sire. Mais en comparaison avec vous... Il n’a pas votre œil, si humain.
– Oh marraine, mon œil... Ne savez-vous pas encore où je veux en venir ? Le chambellan n’est pas seulement bel homme, mais aussi un homme dévoué. Un homme de devoir. Un homme de parole et, surtout, doué d’une discrétion infaillible. Il fera tout ce que vous lui demanderez et n’en parlera jamais. D’ailleurs, soit dit en privé, il vous admire beaucoup.
– Ah, je commence à comprendre. Sire, si tel est votre désir, je m’y conformerai.
– Je pourrai donc partir calmement à la chasse en fin de semaine, et laisser le chambellan s’occuper de vous. Vous m’avez bien compris, marraine ? Il nous faut un dauphin.
Près d’un an après cette entrevue un peu particulière, jamais répétée, la reine donnait naissance à un très beau fils, et la joie dans le royaume était immense. Seulement, le petit ne ressemblait en rien au chambellan. C’était un petit roux fort rieur.
– Dites-moi, marraine, ne trouvez-vous pas, vous aussi, que le dauphin ne ressemble guère au chambellan ?
– Oui, cela se peut bien, fit la reine.
– Comment ça ?
– Puisque vous m’aviez donné l’ordre, je me suis dit que le chambellan à lui seul ne suffirait peut-être pas et j’ai agrandi un peu le cercle.
– Sans m’en parler ?
– À quoi bon, Sire ? Cette chose... j’avais jugé préférable de ne pas vous en incommoder davantage.
– Mais jusqu’où l’avez-vous agrandi ? Je vous prie de comprendre mon brusque effroi.
– J’y ai inclus le valet de vaisselle.
– Le valet de vaisselle ? Ah, ce petit roux, vous voulez dire, qui nous met les couverts ? Ah, oui, c’est donc lui. Mais comment avez-vous pu faire ? Il est jeune et joli, mais à part ça ? La jeunesse passe vite, marraine, et ce valet n’a rien d’autre pour lui. Le futur roi serait-il donc fils d’un valet ?
– Si je puis me permettre, ce valet, lorsqu’on le connaît un petit peu... il s’avère être assez débrouillard. J’irai jusqu’à dire que c’est même une petite gouape. Mine de rien, il se pourrait bien qu’il nous ait subtilisé pas mal de cuillers en argent.
– Encore pire. Le futur roi fils d’une gouape.
– Si l’on est valet, être gouape ne vous amène pas bien loin, pas plus loin qu’au gibet, si cela se trouve. Mais si l’on est roi...
– Si l’on est roi, alors quoi ?
– Si l’on est roi, cette disposition de l’âme peut servir à agrandir son royaume. Le nôtre, ne l’avez-vous pas toujours trouvé un peu petit, Sire ?
– Et s’il exerce son mauvais talent envers son propre peuple ?
– On l’éduquera de sorte. On lui apprendra à n’escroquer que les gens de son niveau.
– Je crains le pire.
– Au fait, ce n’est même pas sûr que notre fils soit de lui.
– Qu’est-ce que cela veut dire ?
– J’ai quand même agrandi le cercle, n’est-ce pas.
– Mais jusqu’où, marraine ?
– J’y ai inclus qui j’ai pu. J’ai essayé de faire au mieux. Entre autres, jusqu’au second trésorier.
– Ce nain bossu ?
– En effet, Sire.
– Malheur ! On aurait pu avoir un roi bossu.
– Le second trésorier n’est certes pas beau, Sire, mais il est d’une intelligence remarquable. Elle dépasse largement celle du premier. Et il a un sens de la répartie que je n’ai trouvé nulle part. Alors, sa petite bosse...
– Vous voulez dire qu’on aurait pu avoir un roi bossu mais brillant ?
– Exactement, Sire. La bosse d’un roi ne se voit même pas. Du moins, personne n’ose la mentionner.
– Justement : on n’en parle point, mais on la voit tout de même. Avec un cercle si étendu, cela a dû se savoir. Qu’est-ce qu’il pense maintenant de moi, mon cher peuple ?
– Il voit en vous un bon roi cocu.
– Et cela vous indiffère ?
– Aucunement, Sire. Or je le connais désormais, ce peuple, et il est beaucoup moins collet monté que vous ne pensez. Il vous adore. Il faut que vous aussi, vous fassiez un peu connaissance avec lui.
– Me conseilleriez-vous de me procurer des maîtresses ?
– La maîtresse flatte ; il vous faut des valets. C’est l’effronterie qui compte.
– Des mignons, vous voulez dire, comme grand-oncle ? Ce n’est pas dans ma nature, marraine.
– Vous vous y feriez. Je peux vous dire de ma propre expérience qu’en descendant l’échelle on monte en plaisir. Essayez un peu. Le valet roux y serait prêt.
– Moi, me commettre avec le père de mon fils ?
– Alors le second trésorier. L’avez-vous déjà regardé de plus près ? Il a aussi une belle bosse par-devant.
– Va pour le bossu. Mais je vous préviens : hors de question qu’il me fasse un enfant.
2. Le mauvais roi
Clodomir VIII, roi des Suraves, était un très mauvais monarque, si l’on lui applique les critères habituels quant à la bonne gouvernance. Il était con, égoïste et irascible et par conséquent, parfaitement incohérent dans ses décisions. Sur le papier, une catastrophe. Mais... il présidait à un peuple constitué de cons égoïstes et irascibles et par conséquent, parfaitement adéquat à un tel roi. Ces Suraves, tristement célèbres pour leur connerie, leur égoïsme et leur irascibilité, n’auraient donc pas pu trouver d’autre roi leur correspondant autant. Si ce peuple con, égoïste et irascible et par conséquent, incohérent dans ses enthousiasmes, ne l’avait pas été, ce roi et son peuple se seraient certainement regardés en chiens de faïence. En chiens cons, égoïstes et irascibles, somme toute. Or ce n’était pas le cas, car le monde est bien fait, et vous allez savoir pourquoi.
Ce roi avait une seule qualité et un seul passe-temps à sa hauteur : il raffolait des puzzles. Face à un puzzle, tout à coup il se montrait nettement moins con, égoïste et irascible que d’habitude, se révélant d’une finesse hors pair, jamais à court d’ingéniosité pour trouver dans le tas le morceau le plus caché. D’une patience de Romain – dit-on ainsi ? – il n’hésitait pas à s’attaquer à un dix-mille pièces, ce qui constitue un défi même pour un roi qui a tout son temps pour lui. Rendu doux comme un agneau devant la tâche, il rassemblait pendant des semaines les pièces éparses pour reconstituer un tableau de Renoir qui aurait pu figurer sur la meilleure des boîtes de chocolats comme à peu près l’ensemble de la production de ce grand peintre chocolatier. Une fois venu à bout du chef-d’œuvre, il en commandait un autre.
Il se trouve alors que ce peuple avait pour voisins d’autres peuples de la même trempe, dirigés par des rois du même acabit, mais outre cela, bien plus puissants. Si l’on est à ce niveau d’infamie, la puissance est préférable. Les armées de ces voisins réduisaient donc épisodiquement les Suraves en éclats façon puzzle, ce qui permettait à leur roi, sur le papier très mauvais, de faire jouer ses qualités. Il n’avait qu’à rassembler son propre peuple mis en tas et lui redonner une forme plane, tant soit peu carrée, tenant bien dans ce royaume rectangulaire sans aspérités notables, chose qu’il savait faire à merveille. Du coup, qu’est-ce que c’est qu’un roi minable, mes amis ? Pour ces gens-là, on n’aurait pas pu en trouver de meilleur.
3. Le roi sans qualités
Un peuple lointain mais avisé avait marre de ces rois à épithètes – Quinconce le Bref, Ardoise le Bon, Cuculle le Chauve, ou encore Anaphore le Catholique – il voulait un roi enfin sans qualités. Il se disait qu’un roi dépourvu d’épithète devait être un roi pour tout le monde. Puis, s’il avait épi à la tête, qu’il se peigne, pardi ! Une couronne n’est pas un cachépi, tout de même.
Quand Syllepse naquit, le grand vizir – par pure pitrerie, ce peuple catholique s’offrait le luxe d’un gouvernement à vizirs – Sainte-Cuirasse, grand vizir eunuque préposé à la descendance dynastique, avertissait donc le roi en exercice – il s’agissait de Coloquinte le Trop-Bel – que le peuple dans son intégralité souhaitait d’urgence qu’il élevât cet enfant de sorte qu’il restât à jamais sans qualités, en évitant même la plus sournoise, à savoir la médiocrité, car on ne voulait pas non plus de Syllepse l’Insignifiant. On lui apprit donc l’art de poser à cheval et de se servir d’un sceptre, ainsi que toutes les autres compétences d’un roi sans compétence particulière, en veillant à ne pas en faire un poseur médiocre ou manieur de sceptre insignifiant. Les médecins du roi, quant à eux, faisaient tout ce qui était dans leur pouvoir pour ne pas le convertir en petite nature, car après Collège l’Hypocondriaque et Nuremberg le Neurasthénique, on ne voulait pas d’un troisième dans cette veine.
Résultat des courses : quand Syllepse monta au trône, ce peuple facétieux se mit à l’appeler Syllepse sans Qualités. Encore loupé, les gars !
16 Août 2026
mardi 18 août 2026
Le bon, le mauvais et le roi sans qualités
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